Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par La belle Inutile

UN VIVANT

  Jean-Marc Chevallier, 1945-2012 

Jean-Marc Chevallier était un peintre profondément cultivé et en même temps acharné à expérimenter des solutions plastiques nouvelles.

Du temps de son séjour à Rome (1977/1979), il empruntait à des marelles anciennes les structures de grandes toiles libres vibrantes de pointillés. Vers 1982 il traduisit Vermeer dans un vocabulaire matissien qui n’appartenait pourtant qu’à lui. Du fond des Vermeer, il fit venir au premier plan des cartes géographiques sur lesquelles il intervenait pour  y superposer des paysages abstraits cadrés et conduits par le dessin des cartes mais excédant sensuellement de partout ce dispositif.

A partir des années 2000, sa peinture se peupla de « bulles » semblables à celles des bandes dessinées ou aux phylactères de la peinture médiévale. Ces bulles ne disaient rien (aucun mot ne s’y inscrivait, pas plus qu’elles n’étaient l’image de quoi que ce soit). Ou plutôt elles disaient le rien, la chose énigmatique : la «peinture». Sorties de la bouche de nul ange, elles n’annonçaient que la naissance de la peinture. Elles suggèraient qu’on l'avait saisie là, crevant sa bulle, encore mouillée de son invisible avant utérin, déjà fixée dans son après, ou apprêt, visible. Les deux en même temps : fluide/solide, coulée/figée, arrêtée sur la paradoxale image de cet inarrêtable flux. En même temps, puisque le tableau figeait cette épiphanie dans des formes et des couleurs solidifiées, on assistait aussi à l'agonie du mouvement, à l'assèchement de la liquidité originelle.

Chevallier travaillait à nous faire éprouver dans des formes l'énergie informe de l’impulsion à peindre. Il lui fallait conserver, dans le moment saisi à quoi un tableau en définitive se résume, la trace du désir et de la puissance, insaisissables en tant que tels, qui avaient fait naître et consister ce moment. Dans les peintures qui relèvent ce défi, le passage aérien des bulles dans le format orthogonal force à éprouver la fluidité d’un en deçà ou d’un au-delà des figures. D’où la force «baptismale» de l’effet : un bain initiatique dans la peinture, dans les pouvoirs transcendants de la peinture au regard de l’immanence des images.

Mesurons à sa juste valeur ce dont nous sommes ainsi gratifiés. Jean-Marc nous a quittés. Et avec lui la puissance d’invention que désignait son nom. Au sens le plus fort, c’est un deuil, une perte. Je ne veux garder que le souvenir de sa vitalité, de ce qu’il y avait en lui d’imparable jeunesse. Je le peux : ses peintures sont là, intactes, vivantes — prêtes à affiner, à chaque fois, mon optique. La mort ne vainc pas tout.

Christian Prigent

18 Décembre 2012

 

 

Un solitaire

 

Jean-Marc était le contraire d’un esprit cavalier : rien dans sa personne et sa peinture qui ne fût empreint de sérieux, de mûre réflexion, même si le résultat comportait souvent un brin d’humour, comme ces bulles sans paroles dans des flux de couleurs aériennes.

Jean-Marc était un chevalier avec deux L ou ailes, comme cet oiseau des rivages dont il existe une vingtaine d’espèces. Du volatile, il avait le risque de l’entre terre et ciel, comme sur ces marelles où se jouèrent ses premières compositions – et il avait étudié toutes les formes de marelles existant de par le monde. Suivirent des jeux de cartes géographiques auxquelles il superposait des géométries colorées qu’il est loisible d’interpréter comme des plans de vol – en tout cas les couleurs y sont un envol de l’esprit loin du sol auquel ramène une carte. Puis des cartes du ciel – et certains oiseaux se guident sur les étoiles dans leurs migrations.

Jean-Marc avait aussi, du chevalier des rivages, le goût de la trempette. Ou plus exactement du trempage de magazines dont il faisait dégorger les couleurs en pressurant leur pâte en forme de briques. Des images et des mots ainsi ramenés au silence de la matière pigmentée, il a fait des pans de murs, des esquisses de colonne ou de porte ouvrant sur autant d’interrogations.

Parmi la vingtaine d’espèces de chevaliers, l’une est nommée solitaire (Tringa solitaria) parce qu’elle ne migre pas en compagnie de ses congénères – ce qu’a également évité de faire Jean-Marc. Pas du tout mondain, se limitant à quelques amis et collègues, il a conduit sa démarche en dehors de l’actualité du marché de l’art. Non qu’il ne s’intéressât aux artistes majeurs de son temps : il a regardé les peintres de l’École de New York et ses aînés français de Support/Surface. Sa différence avec eux est peut-être qu’il était un mental plus qu’un sensuel de la couleur.

Il y a dans sa peinture comme une impossible quête secrète, ou qui n’osait s’avouer face aux discours d’époque. C’est ce que j’ai ressenti devant les toiles blanches duvetées de noir de fumée de sa dernière exposition. C’était juste avant qu’il ne se sache gravement malade, et ces compositions sont traversées de chiffres en réserve au pochoir, notant des dates comme sur une tombe.

J’ai perdu un ami que j’étais loin de toujours comprendre. Mais l’amitié est cela aussi. À moi et quelques autres, toute sa vie, Jean-Marc Chevallier a fait présent de son art, avec une générosité sans calcul.

Jacques Demarcq

 



Commenter cet article